BARAN ULUSOY
BARAN ULUSOY

À propos de Baran Ulusoy

Basé à Strasbourg, France

Artiste plasticien d'origine stambouliote basé en France, je développe une pratique du volume figuratif explorant l'aliénation urbaine et les structures de pouvoir. À travers la fragmentation et le réassemblage de mannequins de vitrine – symboles de notre conditionnement capitaliste –, je détourne l'innocence du jouet pour créer des fictions satiriques. Mon travail invite le regardeur à déjouer la réalité d'un monde oppressif.

Les fondements de ma pratique artistique s'enracinent à Istanbul, où j'ai grandi au sein de la réalité kafkaïenne d'un pouvoir autocratique et de plus en plus conservateur, immuable depuis ma naissance. Mon installation en France et mes réflexions ultérieures sur la nature et les limites de la liberté d'expression ont catalysé l'évolution de ma pratique du volume figuratif. Cette évolution se déploie en plusieurs étapes conceptuelles.

Les origines de cette démarche remontent à mon enfance. Ce jeu initial, qui consistait à modeler des bras, des corps et des têtes en pâte à modeler pour les greffer à l'aide d'aiguilles sur le corps articulés afin de créer à mes jouets des « compagnons », s'est transformé au fil des années. Inspiré par le sculpteur américain George Segal, j'ai d'abord réalisé des moulages de mes amis à l'aide de bandes plâtrées. Progressivement, mon attention s'est déplacée vers les vitrines de la rue, que je perçois comme des white cubes insérés dans des espaces semi-publics et semi-privés. Par nature, les mannequins de vitrine sont des formes neutres et idéalisées ; ce sont des objets de consommation capitalistes sur lesquels nous projetons nos désirs. Dans ma pratique, je récupère, fragmente et réassemble ces mannequins pour donner à voir les réalités alternatives engendrées par ce système.

Dans une perspective foucaldienne, j'aborde le corps non pas seulement comme une forme physique, mais comme le lieu par excellence où le pouvoir s'imprime et produit des « corps dociles ». Le mannequin de vitrine devient ainsi l'incarnation ultime de cette subjectivité standardisée, façonnée par les injonctions politiques et capitalistes. En fragmentant et en réassemblant ces figures, mon geste sculptural vise à déconstruire cette mécanique d'assujettissement, tentant de briser l'obéissance du corps pour lui redonner sa force subversive.

Ma démarche est profondément nourrie par la fascination qu'exercent sur moi les relations humaines en milieu métropolitain et la solitude au sein de la foule. L'oppression exercée par l'architecture, la propagande et la publicité sur notre perception constitue un axe central de mon travail. J'explore la trace de ces ressentis – que j'ai si intensément éprouvés dans la monotonie urbaine d'Istanbul – dans d'autres villes aujourd'hui, en reconfigurant ces résidus existentiels par un effet de décalage.

La notion de jeu et de jouet, symbole de la pureté enfantine, se heurte aujourd'hui au monde « corrompu » de l'âge adulte, à travers des remplacements et des propositions politiques. Je traite cette continuité du geste ludique à travers un prisme à la fois humoristique et satirique.

Dans un monde où il est devenu impossible d'échapper à l'actualité incessante et à l'hégémonie du pouvoir, la conscience politique est inéluctable. Acceptant le fait que ce pouvoir finit toujours par s'infiltrer dans la vie intime, je matérialise dans mes compositions notre désir de fuite face à cet ordre établi. En fin de compte, mon objectif n'est pas seulement de livrer un constat au regardeur, mais de lui fournir un « outil » conceptuel pour appréhender ce monde oppressif et complexe, s'y confronter ou s'en jouer.

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